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Comment tout a commencé...

Les enregistrements Beethoven par le Chamber Orchestra of Europe et Nikolaus Harnoncourt en 1991 représentent l'apogée de ce qui peut être considéré comme une longue collaboration artistique et une grande amitié. En effet, la première rencontre entre ces deux entités fut un projet Beethoven - ce qui, rétrospectivement, apparaît aujourd'hui comme totalement évident et naturel.

Les premières répétitions en Octobre 1986 se déroulèrent dans un vieux studio d'enregistrement dans les entrailles de la Wiener Konzerthaus. Cette "blind date" avait été organisée par un agent, aventureux ou visionnaire, avec le discret soutien d'une poignée de musiciens du COE qui avaient travaillé avec Nikolaus Harnoncourt dans d'autres ensembles.

A l'époque, personne ne pouvait prévoir le résultat de cette aventure. Les Sixième et Huitième symphonies de Beethoven, deux oeuvres que le COE avait déjà donné de nombreuses fois, furent les premières à être répétées et l'impression alors produite est restée gravée dans l'esprit de tous les musiciens présents.

La perspective musicale et historique apportée par Nikolaus Harnoncourt, combinée à sa formidable imagination et sa capacité à communiquer et synthétiser ces deux éléments correspondit naturellement au désir du COE d'obtenir des "réponses" et sa compétence à adapter - généralement très rapidement - des concepts compliqués au contexte orchestral. Nous saisîmes rapidement les idées et techniques de son approche musicale rhétorique. Les points communs et les différences entre les instruments modernes et ceux de nos homologues des 18ème et 19ème siècles furent également remis en question afin de développer notre propre style d'interprétation (notre utilisation de cuivres naturels et de timbales baroques en témoigne). Les résultats étaient souvent instantanés. La symphonie "Pastorale", avec son évolution claire, en fut peut-être l'exemple le plus révélateur. La scène du ruisseau et celle de l'orage par exemple étaient particulièrement vivantes et remplies de la puissance de la nature, ce dont nous n'avions jamais fait l'expérience dans cette oeuvre auparavant. Un "voyage" dans le monde des modes ecclésiastique anciens et des motifs du style cantus firmus du dernier mouvement de la Huitième Symphonie - une oeuvre que nous pensions bien connaître -  a fait se demander à plus d'un musicien "mais qu'est-ce qu'il a encore inventé?..." Mais Harnoncourt avait raison.

La monumentale Cinquième Symphonie clôtura notre première série de concerts. Lors du premier concert, l'orchestre se sentit possédé par cette musique et le nouveau langage musical qu'il venait d'apprendre. Si possédé, en fait, qu'encore aujourd'hui, de nombreux membres de l'orchestre sont incapables de se souvenir du concert lui-même. Ce qui ne fait aucun doute en revanche, c'est qu'après l'accord final, ce fut le silence, finalement interrompu par le soupir sonore d'un membre du public, suivi par des applaudissements qui ne firent que grandir.

Ces premiers concerts déclenchèrent une invitation de la part d'Harnoncourt et du Festival Styriarte de Graz à continuer cette expérience. Les séjours à Graz qui ont suivi furent décisifs pour le développement et la maturation de cette collaboration musicale, jusqu'à aujourd'hui. Des semaines et des semaines de Haydn, Schubert, Mozart et bien sûr Beethoven (et plus tard Schumann , Wagner, Offenbach, Bartok, Gershwin...!!), combinées à la culture Autrichienne bien établie de la résidence Grazoise (si importante à cette musique, comme nous l'avons appris!) nous a permis de développer un style musical unique qui est aujourd'hui intact et fait encore référence en 2014.

La relation et le mode de travail de Harnoncourt avec le COE sont un mélange de concentration intense et d'humour. L'Anglais créatif et coloré d'Harnoncourt pour décrire certains concepts est devenu pour nous une seconde nature: "peau de poulet", "la langue comme du verre brisé" (suggestion aux vents de modifier leur embouchure), "des citernes (ou douches!) de sauce Cumberland" et autres expressions sont devenues une terminologie habituelle. Nous avons aussi appris les mots Allemands intraduisibles comme “Fesch”, “Weich”, “Schwung”, “ keine Verstopfung” (pas de “constipation”, c'est-à-dire ne pas interrompre, laisser couler la musique) et bien sûr le fameux "please, please, please, bitte nicht nachdrücken!” (pas de tenuto), qui tous appartiennent aujourd'hui à notre nouveau vocabulaire musical.

Le concept de "C'est au seuil de la sécurité (ou catastrophe) que se trouve la vraie beauté" nous a été inculqué par Harnoncourt dès le début de notre collaboration pour nous encourager à prendre des risques techniques au service de l'expression musicale. Plus qu'une révélation pour nous, cette idée est la confirmation d'un credo musical de base que le COE et Harnoncourt ont toujours eu en commun. Au bout du compte, chaque musicien(ne) dans un orchestre doit décider individuellement du risque qu'il ou elle est prêt(e) à prendre pour soutenir l'effort collectif. La confiance et le respect d'Harnoncourt pour ces décisions, combinés à ses encouragements, son inépuisable énergie, son imagination et sa joie de faire de la musique, a permis à cette collaboration précieuse de se développer et de grandir, et à notre musique de demeurer perspicace, fraîche et toujours changeante.

Dane Roberts
Contrebasse
Chamber Orchestra of Europe